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La grâce de la rencontre

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Hier, je me suis levée à l’aube avec mes filles pour aller assister au « Tak Bat » (l’aumône des moines) qui a lieu tous les matins dans les rues de Luang Prabang (Laos).

Luang Prabang, petite ville bien tranquille, presque endormie habituellement, semblait bien occupée à 6h du matin. Ce n’est pas tant la procession de robes safran qui s’offre à nos yeux que des touristes (surtout Chinois et Thaïlandais pour ce que je peux en juger) en train de photographier, avec force flash, à moins d’un mètre les moines recevant leur repas de la journée, sous forme d’offrande de la part de la population (et de quelques touristes qui se sont pour l’occasion (et la photo) glissés dans la peau de donateurs.

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Hier soir, alors que nous mangions dans un petit restaurant de rue, et alors que le petit garçon d’un an et demi, fils du propriétaire, prenait son bain dans une bassine devant le restaurant; nous voyons notre voisine de table se lever et aller filmer l’enfant sans en demander (ni même y penser ?) la permission.

Plus souvent pourtant, les appareils (ou plutôt les smartphones) sont dorénavant braqués sur l’auteur du selfie : « moi » devant ce temple de Chiang Maï (Thaïlande), « moi » devant le lever du soleil sur le mont Batur (Bali), quand ce n’est pas « moi » en train de manger ou « moi » en train de marcher. Quel sens donné au voyage ? Est-ce simplement pouvoir poster sur les réseaux sociaux pour prouver « qu’on y était » ? Est-ce considérer que le monde est un immense parc d’attraction (où on peut, comme dans le petit village de Vang Vieng, faire du « tubing », du kart ou de l’ULM)? Cela dit quelque chose en tous cas d’un narcissisme généralisé, dépassant les frontières pour réunir, par delà les cultures, une même attitude de touriste tourné sur son divertissement et sa personne (le syndrome de la star).

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Cela fait plus de 20 ans que je voyage : seule, à deux ou en famille. En fait, j’ai peu voyagé, mais quand je voyage loin, c’est toujours pour un mois au minimum, et plus souvent pour 2-3 mois. Parce que la plupart du temps je passe mes vacances en France.

De tous mes voyages, celui qui est en train de se dérouler est exceptionnel à plus d’un titre : avant tout par sa durée (je n’avais jamais été aussi longtemps en voyage) ensuite par le fait de le faire en famille, enfin par la découverte d’un nouveau continent (ni Gregory ni moi-même n’y étions déjà venus auparavant). Cela fait maintenant un peu plus de quatre mois que nous sommes sur les routes d’Asie. Nous sommes passés par la Malaisie, par deux îles de l’Indonésie (3 si l’on compte Nusa Penida en plus de Bali et Java), la Thaïlande et maintenant le Laos. Depuis le début de notre voyage, j’ai la désagréable impression d’être souvent placée sur des « rails » à touristes (comme pour arriver au Laos, à Luang Prabang par le Mékong : des bateaux utilisés uniquement par les touristes !

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Qu’est-ce qui a changé ?

J’ai toujours voyagé en sac-à-dos et en transports en commun, sans prévoir à l’avance mon itinéraire.

Encore aujourd’hui, nous ne réservons jamais à l’avance et savons rarement où nous nous trouverons la semaine suivante. C’est pourtant la première fois que je me sens régulièrement bien davantage dans la peau d’une touriste que dans celle d’une voyageuse.

Je pense que c’est le monde qui a changé de manière accélérée ces dix dernières années : le tourisme de masse est passé par là et ça change complètement notre rapport aux habitants des pays traversés. Avec l’avion low cost, toutes les destinations sont à portée de vol des pays possédant une « classe moyenne » : Européens, Américains, Australiens bien sûr mais aussi maintenant Chinois et pays avancés d’Asie : Malaisie, Singapour, Thaïlande, etc.

Nous avions un temps pensé partir à vélo, mais nous avons préféré rester sur notre manière connue de voyager. Ce sont pourtant, je pense, eux les vrais routards de notre monde d’aujourd’hui. Si je refaisais un voyage au long court, ce serait certainement à pieds ou en vélo. Le vélo permet en effet de sortir des sentiers battus et de créer les conditions d’une « rencontre » avec l’Autre.

Nous l’avons expérimenté aujourd’hui même à une toute petite échelle en louant des vélos pour la journée, passée dans la petite ville touristique de Vang Vieng où nous ne nous attarderons pas. En nous éloignant du centre-ville, un sentiment de liberté retrouvée nous a chacun, unanimement envahis. Les rencontres sont là, à portée d’un sourire et d’un « Sabadee » ou « hello » de la part des enfants croisés à la sortie de l’école ou des questions sur notre famille et du plat offert par la patronne de cette petite gargote au bord de la route où nous nous sommes posés, après une longue ballade à vélo.

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Personnellement, j’aime bien sûr découvrir de nouveaux paysages, de nouvelles villes, des manières d’être différentes de ce que je connais. L’Asie offre tout cela au voyageur occidental et c’est un émerveillement chaque jour. Mais j’attends davantage d’un voyage ; celle d’une rencontre avec le pays traversé : cette rencontre peut passer par de nombreux canaux différents mais elle se fait entre êtres humains, partageant la même petite planète. Les « petites » comme les « grandes » forment toutes les jalons du voyage.

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Me reviennent en mémoire en vrac de bien belles rencontres qui ont marqué mes précédents voyages : cette professeure d’anglais syrienne à Deir ez Zor qui nous avait invité à manger chez elle et son mari alors qu’on passait devant sa maison (et j’ai un pincement au cœur en pensant à ce pays magnifique soumis à la barbarie de la guerre); l’amie marocaine rencontrée dans un train entre Casablanca et Marrakech et qui m’avait invitée quelques jours dans sa famille ou, toujours au Maroc, ces trois garçons qui visitaient le sud de leur pays après avoir passé l’équivalent de notre baccalauréat et avec qui nous avions voyagé un moment ensemble ; ces deux couples slovènes avec qui nous avions passé une soirée entière à jouer aux cartes et à discuter dans un petit camping paumé d’un parc national (et qui nous avait ensuite laissé leur appartement de Ljubljana pour y loger); ces deux hommes dans le petit village de Chinguetti en Mauritanie qui avaient fermé leur hôtel où nous étions les seules clientes pour nous faire visiter la région ou encore ce berger près de Dana, en Jordanie, qui avait partagé son repas frugal mais délicieux (du pain, des olives et du fromage) avec nous (Gregory et moi).

L’Asie, sans doute encore davantage que les autres continents, est une destination bon marché, « sûre » et dépaysante. Et bien sûr, ce sont pour ces raisons que nous-même, et beaucoup d’autres (c’est bien le problème!) l’avons choisie comme destination. Elle semble être bien facile aux voyageurs et elle l’est : facilité pour se déplacer, facilité pour se loger, beaux paysages, culture exceptionnelle. Mais ce n’est qu’une illusion : l’Asie se mérite, demande des efforts ; si l’on n’y prend garde, le voyageur a vite fait de rester dans les « rails touristiques » et de n’être finalement qu’un spectateur traversant une terre qui lui échappe.

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Jon, le petit garçon de la ferme de Sahainan, Thaïlande

Olivia, Laos, 14 décembre 2016

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Auteur : asiegzag

Nous sommes une famille voyageant en Asie avec nos sacs à dos pendant un an sans boussole. L'imprévu non seulement n'est pas évité mais invité. Partis à la rencontre des autres, des paysages, culture et nature sont dans notre démarche, complémentaires. Apprendre et expérimenter en marchant, en se posant, tout cela ensemble mais en tenant compte du besoin de solitude de chacun.

3 réflexions sur “La grâce de la rencontre

  1. C’est un vrai régal de vous lire. Je me souviens de mes propres lignes (bien moins diplomates) sur la quête des moines et les flashs chinois et coréens et je ne peux que comprendre votre sentiment !
    Je vois que vous avez pris le bateau siège de voiture sur le Mékong ! Pour sur, que de tourisme, mais quels paysages ! Vous êtes vous arrêtés à Pakbeng pour une nuit ? Je me rappelle du froid qu’il y faisait lors de notre passage ! (En janvier). Que de bons et amusants souvenirs, emprûnts de ce même goût un peu amer du touriste que nous demeurons malgré nos efforts pour nous éloigner de cette image, étrangement inconfortable. Nous nous disions pour ce qui est de l’Asie du Sud Est, que la « rigidité » des gouvernements y étaient peut être pour quelquechose, çomme si nous ne devions voir que ce que l’on voulait bien nous montrer…

    Si vous avez l’occasion d’aller a La Konglor cave sur la boucle de Thakkeak, n’hésitez pas. Ultra touristique, mais tellement impressionnant. Et si vous passez du côté de Don Det, rendez visite au moins le temps d’un repas chez Mr and Mrs Vai, la meilleure cuisinière du Laos ! J’ai écris il y a quelque mois déjà un long message via messenger à Gregogry sur le Laos, je lui avais dans mon souvenir décris l’itinéraire pour aller là bas !

    Profitez bien et surtout : Cop daï laï laï

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    • Hello Amandine, nous suivons tes recommandations à la lettre, enfin presque!

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      • Nous partons demain pour la konglor caves, 10h de trajet. En attendant nous passons la soirée à Vientiane qui est moins déplaisante que ce que l’on avait imaginé. Le déclic pour le Laos s’est fait maintenant. Luang Prabang bien que très jolie, nous a un peu déçue, elle manquait un peu d’âme. J’espère que de votre côté vous allez bien et que le bout de chou à venir également! A bientôt, Gregory.

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