Asie'gzag

Post-restante

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Cher Blog,

J’ai écrit les premières lignes avant même notre départ dans l’anticipation de ce que nous étions sur le point de vivre. Il fallait alors se défaire administrativement de ce qui nous liait à la ville et au pays où nous habitions. Les pièces de notre appart se vidaient alors que tu te remplissais doucement de nos mots et des quelques images d’abord discrètes et suggestives puis plus évocatrices de ce que nous découvrions, dépaysés et déboussolés.

On inscrivait en toi nos impressions, tu te faisais ainsi le miroir légèrement décalé et déformé de nos affects. Tu nous a suivi presque partout ces mois durant et nos mots façonnés progressivement par l’expérience du voyage ont changé au fur et à mesure que nous changions nous-mêmes. Tu nous as permis de suivre à la trace l’indicible, modifier ou raffermir nos perceptions, rendre compte de ce qui valait la peine au bout du compte sans calculs aucun.

Avec toi, j’ai appris la durée, le délice qu’il y a à se perdre dans le temps défait de l’urgence. Avec toi, je me suis senti plutôt que regardé vivre. J’ai moins vécu au travers des images que je m’en suis créé moi-même. Les histoires n’ont pas été inventées pour un public ciblé ou lambda, elles se sont déployées, inépuisables et infinies au gré de nos itinérances. Au cours des étapes, les chapitres se sont écrits, plus ou moins longs, simultanément étranges et évidents, aigre-doux et savoureux.

Entre les lignes du blog, je me suis tenu, parfois suspendu, cherchant l’angle qui convienne le mieux au vertige, à la gymnastique de l’esprit confronté à l’expérience de la fugacité des éléments, de l’inconnu souhaité autant que redouté, de la nécessaire démarche qu’il y a à circonscrire ses craintes afin de mieux les transcender. Le voyage au longs cours c’est la part du commun démultipliée, c’est la routine transformée en épopée. Les détails s’agrègent ainsi, infimes morceaux de puzzle dont l’assemblage façonne l’image de soi de manière discrète mais insoupçonnée.

L’adresse est fluctuante, les coordonnées indécises, le blog comme (e)ncrage numérique devant tous ces paysages: ces femmes et ces hommes, les enfants aussi, qui vivent entre des murs, lézardés  ou non, des habitations plus ou moins solides, se faufilant parmi les rues souvent bruyantes et polluées, où la nature est incessamment reléguée aux confins de l’humanité. Ici comme ailleurs, la destruction est palpable, la tristesse que l’on en éprouve, incommensurable.

Au début du blog, il n’y avait pas de visage car quoi de plus intime qu’un visage? Notre âme si nous en avons une est inscrite dessus. C’est ce qui fonde notre humanité, témoigne de ce que nous sommes. On se reconnaît ou l’on se perd parfois dans le visage de l’autre. On le cherche pour des égards, on grandit ou l’on est abaissé par ses yeux. On vit ou l’on meurt par lui, c’est aussi simple que ça. Comment quelque chose d’aussi sacré s’est-il banalisé sous nos yeux?

Les mots engendrent des images mentales. Une fois formulés, écrits ou bien lus, ils nous relient à la source de nos représentations. C’est pourquoi nous sommes ce que nous écrivons, dans la mesure où les mots viennent malgré nous bien souvent puiser dans nos affects de ce qui justement, nous affecte. On écrit sans le savoir pour ne pas crier. On écrit pour relater qu’il ne faut pas baisser les bras. Nos doigts touchent l’écran plus qu’ils ne sont couchés sur le papier mais c’est uniformément le même désastre, la même victoire, brutale, délicieuse, amère et jouissive. Nous vivons sous l’emprise de nos maux et cravachons quotidiennement pour nous en libérer.

Le voyage est une donnée brute, concrète qui provoque des réminiscences immatérielles. Le blog est en quelque sorte le vécu à l’intérieur des souvenirs. Les photos, elles, retracent le chemin en direction de ce qui a disparu. La photographie représente le labyrinthe, le dédale qui inéluctablement débouche sur les fantômes. C’est le lieu à partir duquel on convoque nos morts réels ou non. C’est l’impression de l’intangible, le souvenir captif du relief, l’informe dissous dans la forme, l’ombre indissociable de la lumière.

Dans l’enchevêtrement des choses, le voyageur perçoit plus qu’il ne comprend, tout est mélange et dissociation, pareil à un enfant qui verrait son jeu de méchano monté et démonté instantanément devant lui. Les significations limpides et obtuses qu’il peut tirer de ses expériences sur le terrain constituent des énigmes à l’origine intraçable. Il doit alors inventer autant par défaut que par excès d’imagination. Le voyage dans la mise en bouche se fait récit. On raconte, par ce biais nécessairement des contes à tenir debout. Pourtant c’est depuis cet endroit que l’on tient nos vies éveillées.

Ce blog est similaire à une longue lettre envoyée à tout un chacun, chacune. Lettre dont les fragments se sont mystérieusement assemblés pour donner cette image d’une famille partie vivre autre chose autrement. Parce que pour reprendre le titre d’un roman de Kundera, la vie est ailleurs et c’est la raison pour laquelle il faut aller la chercher.

Post écrit à Sarajevo en écoutant le magnifique et toujours très émouvant ep Slow Riot for New Zero Canada de Godspeed You! Black Emperor.

Gregory

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Auteur : asiegzag

Nous sommes une famille voyageant en Asie avec nos sacs à dos pendant un an sans boussole. L'imprévu non seulement n'est pas évité mais invité. Partis à la rencontre des autres, des paysages, culture et nature sont dans notre démarche, complémentaires. Apprendre et expérimenter en marchant, en se posant, tout cela ensemble mais en tenant compte du besoin de solitude de chacun.

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