Asie'gzag


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La rémanence

 

Je ne me suis jamais senti perdu dans la jungle malaise comme dans les rues de ma ville. Tout ce familier devenu subitement bien étrange. Ici ou ailleurs, il faut pourtant travailler, tracer sa route, reconquérir ses habitudes cest ainsi que par la force des choses, les réflexes oubliés en chemin, vous reviennent malgré vous. Où désormais sont passés la poésie, les manquements inattendus à la nécessité ? Je vous le demande, mais sauriez-vous me répondre seulement ?
De mon balcon, je vois cette grande étendue de béton, vaste mer dans laquelle chacun essaie de surnager, trouver son hublot depuis lequel il va peut-être apercevoir un ruban de ciel bleu sil veut bien décrocher de son écran, un instant. S’inventer une vie, un ailleurs cousu de pixels, tissé dans des mots plus ou moins accrocheurs, aguicheurs le plus souvent.

La nuit je mens disais Bashung, la nuit comme d’autres je trouve refuge dans les histoires des autres, je vis intranquillement à côté de la mienne. Je me déplace depuis mon fauteuil dans des contrées où se cristallisent mes désirs, mes effrois, dans un devenir fictionnel, je laisse des étrangers inventer mon existence, mieux que je ne saurais le faire. Par manque d’audace sans doute, au lieu de faire mes valises, je me laisse dévaliser de mes journées qui filent insensiblement loin de moi.

Voilà une année presque depuis notre retour. C’est incroyable, ce temps qui rajoute des couches légèrement opaques sur les images de notre voyage. De ce voile posé sans cesse plus épais sur ce que nous avons vécu, il devient difficile d’en extraire quelque chose de singulier. On dirait un bloc, une sorte de grumeau coincé dans le temps, qui s’étire jusqu’à la rupture, tant et si bien, qu’à la fin, on obtient qu’un fragment de sensation, une parcelle de saveur, une vue tronquée sur des moments qui n’ont de cesse de se distancer de nous-mêmes.

Où sen vont les choses vécues ? Existe-t-il pour elles un lieu protégé de l’épuisement du souvenir ? Je n’ai ni la volonté ni le talent pour en fixer par l’écriture un semblant de vie, la rémanence de ce qui a été se construira si cela doit se faire, sans moi. Je suis le spectateur involontaire et malhabile de mon propre passé : les images viennent sans sollicitation, dans le désordre le plus total. Les traces du passé ont besoin de quelqu’un pour les faire vivre. Après une fouille méthodique au travers des éléments matériels, un archéologue est capable la plupart du temps de nous raconter quelque chose de ce qui s’est produit plusieurs millénaires auparavant.

Comment devenir le conteur de nos propres vies ? Avec qui et de quelles façons partager nos expériences passées ? Le voyage, est-il un éloignement ou plutôt un rapprochement de l’être ? Doit-on se déplacer pour mieux se recentrer ?
On dit parfois qu’il faut savoir partir pour apprécier ce que l’on avait. Pourtant de la jungle malaise au confort matériel de cet appartement, il existe un gap non seulement géographique mais mental que je ne parviens pas à relier. Peut-être que les fils dune existence se tissent d’autant mieux avec des pièces rapportées ?

Adolescent, je portais une longue veste avec des patchs cousus dans le dos arborant les noms des groupes que j’affectionnais. C’était en quelque sorte la mappemonde de mon univers musical bruyant que j’affichais de la sorte. De la même façon, avec notre blog, au cours de notre voyage, nous avons tenté de faire entrer une infime partie du monde dans nos mots et nos images afin de la montrer à celles et ceux qui voulaient bien la voir.

Notre blog s’est logiquement achevé avec la fin de notre voyage. Il aurait pourtant peut-être fallu dire quelque chose de ce retour à une vie plus habituelle et balisée. De ce sentiment curieux de ne plus tout à fait se sentir à sa place dans la vie qu’on avait menée avant. Comment désormais trouver sa voie dans cet imperceptible déplacement ? Peut-être en essayant de rapiécer ce qui en apparence ne pourrait l’être. Réunir ces pièces si disparates en un patchwork d’autant plus saisissant qu’il est insolite voire incongru. Ne pas avoir peur de réinventer sa vie. Aussi illogique soit-elle.

L’embrasser, surtout si elle est illogique.

La vie est ailleurs écrivait Kundera et si déjà elle commençait là, ici et maintenant ?

Gregory

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2 Commentaires

Post-restante

Cher Blog,

J’ai écrit les premières lignes avant même notre départ dans l’anticipation de ce que nous étions sur le point de vivre. Il fallait alors se défaire administrativement de ce qui nous liait à la ville et au pays où nous habitions. Les pièces de notre appart se vidaient alors que tu te remplissais doucement de nos mots et des quelques images d’abord discrètes et suggestives puis plus évocatrices de ce que nous découvrions, dépaysés et déboussolés. Lire la suite


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Envers et contre tout

Durant mon adolescence, l’Albanie était un pays très fermé vivant sous la coupe terrible du dictateur Enver Oxha.  Avec la Roumanie du couple des sinistres Ceausescu mais peut-être plus encore que cette dernière, on ne disposait que de très peu d’informations concernant les conditions de vie des habitants de ce petit pays des Balkans, à l’image de la Corée du Nord aujourd’hui. Lire la suite